Comment le 7 Octobre a pu devenir, sous Netanyahou, le prétexte à la destruction de Gaza et à une politique de crimes de masses et contre l’humanité ?
Une enquête internationale indépendante est nécessaire pour faire toute la lumière sur le 7 octobre 2023. Non pas pour nier les crimes du Hamas. Non pas pour relativiser le massacre de civils israéliens ou l’enlèvement de 251 otages. Mais précisément pour poser la question que le pouvoir israélien voudrait éviter : Et si le 7 Octobre n’était pas seulement une catastrophe sécuritaire, mais l’événement dont Benjamin Netanyahou avait politiquement besoin pour transformer une stratégie ancienne de division et de domination en guerre totale contre Gaza ?
L’accumulation de faits et de décisions permet de s’interroger sur le fait que Netanyahou ait considéré la division du peuple palestinien comme un instrument de pouvoir, qu’il a laissé se renforcer le Hamas comme contrepoids à l’Autorité palestinienne, qu’il était au pouvoir quand les avertissements sur une attaque majeure s’accumulaient, et qu’il a ensuite utilisé le désastre du 7 Octobre pour lancer une entreprise de destruction de Gaza dont l’ampleur ne peut plus être présentée comme une simple opération contre une organisation terroriste. Le 7 Octobre aurait donc été moins le commencement de sa politique que le moment où sa politique a cessé de se dissimuler.
Le Hamas comme instrument de division
Pendant des années, Benjamin Netanyahou a accepté, encouragé ou facilité une politique permettant au Hamas de survivre et de gouverner Gaza. L’argent qatari a été transféré dans l’enclave avec l’accord d’Israël. Officiellement, il s’agissait d’éviter l’effondrement humanitaire. Mais politiquement, cette politique avait une conséquence parfaitement prévisible : maintenir la séparation entre Gaza dirigée par le Hamas et la Cisjordanie dominée par l’Autorité palestinienne.
La division palestinienne était devenue un avantage stratégique pour le gouvernement israélien. Un interlocuteur palestinien unifié aurait pu revendiquer une légitimité nationale globale. Deux territoires séparés, deux autorités rivales et un Hamas transformé en ennemi permanent permettaient au contraire à Netanyahou de répéter qu’il n’existait « personne à qui parler ». Autrement dit : le Hamas était officiellement l’ennemi, mais sa survie politique pouvait aussi servir Netanyahou.
Celui qui expliquera ensuite aux Israéliens qu’il faut détruire Gaza parce que le Hamas constitue une menace existentielle avait contribué, pendant des années, à maintenir les conditions politiques permettant au Hamas de demeurer cette menace. Il ne s’agit pas de dire que Netanyahou a « créé le Hamas ». C’est faux. Il s’agit de constater que la politique consistant à maintenir le Hamas suffisamment fort pour empêcher l’émergence d’une direction palestinienne unifiée faisait partie du logiciel politique de Netanyahou. Et c’est ce logiciel qui doit être jugé.
Ils savaient
Le fameux dossier « Jericho Wall ». Un document des services israéliens décrivait avec une précision stupéfiante le scénario que le Hamas allait finalement mettre en œuvre : franchissement de la barrière, neutralisation des systèmes de surveillance, attaque des positions militaires, pénétration de communautés israéliennes, enlèvement d’otages. Ce n’était pas un scénario de science-fiction. Ce n’était pas une imagination paranoïaque d’un analyste isolé. Le scénario envisagé ressemblait pourtant, sur plusieurs points, à ce qui s’est produit . Et le plus extraordinaire est que des analystes israéliens avaient ensuite constaté que les combattants du Hamas s’entraînaient précisément selon ce scénario.
Autrement dit, Israël ne disposait pas seulement d’un vague avertissement disant « le Hamas pourrait attaquer ». Il disposait d’éléments permettant de comprendre comment le Hamas pouvait attaquer. Et pourtant, rien n’a été fait à la hauteur de la menace. C’est ici que commence le scandale du 7-Octobre. Car un gouvernement peut être surpris par l’imprévisible. Mais il ne peut pas être exonéré lorsque l’imprévisible avait été décrit à l’avance.
Quelques jours avant l’attaque, l’Égypte transmet à Israël une alerte sur une opération majeure préparée par le Hamas. Selon les informations rapportées ultérieurement, le chef des renseignements égyptiens Abbas Kamel avait même rencontré Netanyahou le 26 septembre 2023, onze jours avant l’attaque. D’autres informations font état d’un avertissement transmis par les Émirats arabes unis à Netanyahou. Le gouvernement israélien conteste certains de ces éléments, notamment la version d’un avertissement personnel émirati. Mais le problème essentiel demeure : les avertissements existaient. Les renseignements existaient. Le plan existait. Les exercices du Hamas existaient. Les mouvements inhabituels existaient. Et pourtant, Israël n’a pas élevé son dispositif d’alerte au niveau qu’aurait exigé une menace aussi grave.
Comment appeler cela ? Erreur ? Aveuglement ? Arrogance ? Incompétence ? Ou combinaison des trois ? Une chose est certaine : Benjamin Netanyahou était le Premier ministre de l’État qui devait protéger ses citoyens lorsque tout cela s’est produit. Il ne peut pas réclamer le mérite d’avoir été pendant des années le « Monsieur Sécurité » d’Israël et refuser ensuite la responsabilité politique de la plus grande faillite sécuritaire de l’histoire du pays.
Le matin où Israël s’est retrouvé sans défense
Une frontière présentée pendant des années comme quasiment infranchissable. Des milliards investis dans la surveillance. Des capteurs. Des caméras. Des systèmes automatisés. Une armée parmi les plus puissantes du monde. Et soudain : presque rien. Les communications sont désorganisées. Les bases sont submergées. Les unités sont insuffisantes. Les patrouilles habituelles ont été réduites ou interrompues dans certains secteurs. Le Hamas franchit la barrière comme si celle-ci n’existait pas. Le mur tombe. L’État disparaît.
Pendant des heures, des communautés israéliennes sont livrées aux assaillants. Et Benjamin Netanyahou, celui qui avait construit sa carrière politique sur la promesse de garantir la sécurité d’Israël, se retrouve à la tête d’un État incapable de protéger ses citoyens à quelques kilomètres de Gaza. Voilà le véritable crime politique du 7 Octobre : ce n’est pas seulement que le Hamas ait réussi son opération. C’est que les défaillances de l’État israélien, malgré toutes les informations dont il disposait, aient permis que les conditions de cette réussite soient réunies.
Et puis il y eut Hannibal
L’affaire devient encore plus sinistre lorsqu’on examine la réaction de l’armée israélienne. La directive Hannibal, conçue pour empêcher la capture de soldats israéliens, a été activée dans plusieurs secteurs le 7 octobre selon des enquêtes de presse israéliennes. Sa logique est terrifiante : mieux vaut parfois tuer le capturé que le laisser tomber entre les mains de l’ennemi. Le problème est évident. Le 7 Octobre, il n’y avait pas seulement des soldats. Il y avait des civils. Des familles. Des enfants. Des otages. Des personnes emmenées vers Gaza dans des véhicules. Et lorsque l’ordre devient « empêcher à tout prix les véhicules de retourner à Gaza », la frontière entre sauver les otages et risquer de les tuer devient monstrueusement mince.
Des enquêtes de médias israéliens, des témoignages d’otages et de soldats israéliens ont mis en évidence les crimes comme par le cas de la maison de Pessi Cohen à Be’eri, où des otages se trouvaient avec des combattants du Hamas et où les forces israéliennes ont utilisé des tirs de chars. Combien d’Israéliens ont été tués par le Hamas ? La question est légitime. Mais une autre doit être posée : combien ont été tués par la réponse israélienne elle-même ? Cette question demeure politiquement et judiciairement sensible, et mérite précisément, pour cette raison, d’être documentée de manière indépendante.
Dès lors, l’objectif n’est plus seulement de sauver les otages
Rapidement, Israël commence sa campagne massive de bombardements. Et très vite, le vocabulaire change. Il ne s’agit plus seulement de récupérer les otages. Les fausses accusations pleuvent sur les assaillants palestiniens d’avoir décapité 40 enfants, d’en avoir cuit dans des fours, de violer systématiquement les femmes… Le projet israélien annoncé est de « détruire le Hamas » et d’éradiquer sa capacité militaire. Puis de transformer Gaza. Puis de la contrôler. Et à mesure que la guerre s’éternise, une contradiction devient évidente : comment prétendre sauver les otages tout en transformant le territoire où ils sont détenus en champ de ruines ?
Les propositions d’échanges d’otages, les médiations et les négociations se succèdent. À chaque fois, le gouvernement Netanyahou rejette les offres et affirme qu’il faut poursuivre la pression militaire. Mais si l’objectif suprême est réellement de ramener les otages, pourquoi leur sort n’est-il jamais devenu la contrainte absolue pesant sur les opérations militaires ? Parce qu’une autre logique s’est imposée. La guerre elle-même est devenue l’objectif. Gaza n’est plus une opération militaire. C’est la destruction d’une société.
C’est ici que l’accusation devient véritablement accablante. Une guerre contre une organisation armée peut tuer des civils. Mais lorsque les maisons sont détruites par centaines de milliers, lorsque les hôpitaux sont ravagés, lorsque les écoles disparaissent, lorsque les réseaux d’eau et d’électricité sont détruits, lorsque les routes sont anéanties, lorsque l’aide humanitaire est entravée, lorsque la population est déplacée encore et encore, il faut cesser de regarder chaque destruction isolément. Il faut regarder l’ensemble. Et l’ensemble raconte quelque chose. La destruction des conditions matérielles de l’existence d’un peuple.
C’est précisément ce qui rend le dossier du génocide juridiquement si grave. La CIJ n’a pas condamné Israël pour génocide. Mais elle a considéré les droits invoqués au titre de la Convention comme suffisamment plausibles pour ordonner des mesures conservatoires contraignantes, notamment afin de prévenir les actes visés par l’article II de la Convention et de permettre l’accès à l’aide humanitaire. Ce n’est pas une condamnation définitive. Mais ce n’est certainement pas une banalité juridique. Et pendant que les juges délibèrent, les morts s’accumulent. Au troisième anniversaire du 7-Octobre, les autorités sanitaires de Gaza faisaient état de plus de 74 000 morts palestiniens depuis le début de la guerre, chiffre rapporté par Reuters et d’autres médias. Des dizaines de milliers de morts. Des enfants. Des femmes. Des vieillards. Des familles entières. Et une génération entière d’enfants privés d’école, de soins, de logement et d’avenir.
La famille Bibas : le symbole d’une guerre devenue folle
Shiri Bibas et ses deux enfants, Ariel et Kfir, ont été enlevés le 7 octobre. Le Hamas a affirmé qu’ils avaient été tués lors d’une frappe israélienne. Israël a ensuite aprétendu que les enfants avaient été assassinés en captivité : Leur histoire demeure un symbole terrible. Parce que pendant que les familles israéliennes suppliaient leur gouvernement de ramener les otages, le gouvernement continuait une campagne militaire massive dans le territoire où ces otages étaient détenus. Et lorsque des membres de la famille Bibas ont publiquement dénoncé Netanyahou, ils ont exprimé une colère qui dépassait leur propre drame : ne prétendez pas faire cette guerre pour sauver nos proches si vous refusez de faire tout ce qui est possible pour les sauver.
C’est là toute la contradiction.
Netanyahou n’est plus seulement accusé politiquement
Il faut mesurer la portée du mandat délivré par la Cour pénale internationale. Le 21 novembre 2024, la CPI a délivré un mandat d’arrêt contre Benjamin Netanyahou, l’accusant de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, notamment la famine comme méthode de guerre et l’attaque intentionnelle contre une population civile, ainsi que meurtre, persécution et autres actes inhumains. Ce mandat ne constitue évidemment pas une condamnation. Mais il pulvérise le récit selon lequel les accusations contre Netanyahou seraient simplement une campagne militante sans conséquence judiciaire. La justice internationale le considère comme suffisamment suspect pour demander son arrestation. Le monde n’est donc plus seulement devant une controverse politique. Il est devant un dossier pénal international.
Et pendant ce temps, la Cisjordanie
Si tout était exclusivement une guerre contre le Hamas, pourquoi la pression sur les Palestiniens se poursuit-elle en Cisjordanie ? Le Hamas n’y gouverne pas. Et pourtant, colonies, violences de colons, destructions, expulsions et déplacements forcés continuent. C’est ce qui rend l’explication du « tout est la faute du Hamas » de moins en moins crédible. Gaza est détruite parce que le Hamas est là. Mais la Cisjordanie est également soumise à une politique de dépossession alors que le Hamas n’y exerce pas le pouvoir.
Alors peut-être faut-il regarder la réalité autrement. Peut-être que Gaza n’est pas une parenthèse. Peut-être que le 7 Octobre n’est pas le commencement de l’histoire. Peut-être est-il simplement le moment où une politique ancienne a trouvé son prétexte absolu.
Le prétexte parfait
Pendant des années : diviser les Palestiniens. Maintenir le Hamas comme contrepoids à l’Autorité palestinienne. Refuser une véritable solution politique. Coloniser davantage la Cisjordanie. Gérer Gaza plutôt que résoudre le conflit. Puis viennent : les avertissements. Le plan du Hamas connu des services israéliens. Les entraînements observés. Les alertes étrangères. La faillite du dispositif militaire. Le 7-Octobre. Et soudain : la guerre totale.
Alors Gaza devient le laboratoire d’une politique débarrassée de toutes ses anciennes contraintes. Les otages deviennent l’argument. Le Hamas devient l’argument. Le 7 Octobre devient l’argument. La peur devient l’argument. Et derrière tous ces arguments se déploie une réalité : la destruction méthodique d’un territoire et le déplacement massif de sa population.
Il n’y a pas de hasard politique
Il existe suffisamment d’éléments pour poser une hypothèse autrement plus sérieuse : Netanyahou a construit pendant des années une politique dans laquelle la division palestinienne était utile, le Hamas était maintenu comme adversaire permanent, la solution à deux États était repoussée et la force militaire remplaçait la négociation. Puis, lorsque le Hamas a produit l’horreur qu’Israël redoutait, Netanyahou a obtenu exactement ce dont cette politique avait besoin : un ennemi absolu, une société israélienne traumatisée et une justification politique pour une guerre sans limite identifiable.
Voilà pourquoi il faut refuser que le 7 Octobre serve de rideau de fumée. Le Hamas a commis des crimes atroces. Mais ses crimes ne donnent pas à Netanyahou le droit de transformer Gaza en cimetière. Ils ne donnent pas le droit de détruire les écoles. Ils ne donnent pas le droit de réduire les hôpitaux en ruines. Ils ne donnent pas le droit de priver une population d’eau, de nourriture et de soins. Ils ne donnent pas le droit de déplacer une population. Ils ne donnent pas le droit de détruire les conditions mêmes de son existence. Et surtout, ils ne donnent pas le droit de transformer la souffrance des Israéliens en chèque en blanc pour la destruction des Palestiniens.
Le véritable scandale du 7 Octobre
Le scandale n’est donc pas seulement que le Hamas ait réussi à pénétrer en Israël. Le scandale est que l’État qui prétendait tout prévoir n’ait pas empêché l’attaque alors que des signaux d’alarme existaient. Le scandale est que ceux qui ont échoué à protéger les Israéliens aient ensuite pu se présenter comme les seuls capables de les sauver. Le scandale est que la catastrophe sécuritaire de Netanyahou soit devenue le fondement de sa légitimité militaire. Le scandale est que la guerre destinée à éliminer le Hamas ait produit une catastrophe humanitaire qui dépasse désormais de très loin le seul Hamas. Le scandale est que la destruction de Gaza soit devenue si massive qu’elle a déclenché une procédure devant la CIJ au titre de la Convention sur le génocide et un mandat d’arrêt de la CPI contre le Premier ministre israélien.
Et le scandale ultime est peut-être celui-ci : l’homme qui se présentait comme le protecteur d’Israël a présidé à la journée où Israël a été le plus vulnérable depuis sa création, puis a utilisé cette vulnérabilité pour conduire une guerre dont les Palestiniens paient le prix dans des proportions inimaginables.
Et si le 7 Octobre n’avait pas créé la politique de Netanyahou, mais simplement libéré cette politique de ses dernières inhibitions ? Et si la destruction de Gaza n’était pas une conséquence imprévisible de la guerre, mais l’aboutissement logique d’une vision politique qui avait depuis longtemps renoncé à considérer les Palestiniens comme un peuple avec lequel il fallait parvenir à un accord ? Et si, derrière les mots « sécurité », « terrorisme », « victoire » et « élimination du Hamas », se cachait une ambition beaucoup plus ancienne : rendre impossible toute souveraineté palestinienne, transformer Gaza en territoire inhabitable et accélérer le projet de Grand Israël qu’il a publiquement revendiqué ?
Il ne s’agit pas de croire à une théorie du complot. Il s’agit de regarder les faits dans leur succession. Le financement du Hamas. La division palestinienne. Les avertissements. Le plan connu. Les signaux ignorés. La faillite du 7-Octobre. Hannibal. La guerre totale. Les otages sacrifiés à la logique militaire. La destruction de Gaza. La famine. Les déplacements. La Cisjordanie. La colonisation. Le mandat de la CPI. La procédure pour génocide devant la CIJ.
Pris séparément, chacun de ces éléments peut recevoir une explication. Pris ensemble, ils dessinent une politique. Et cette politique, sous Benjamin Netanyahou, ressemble de moins en moins à une guerre devenue incontrôlable et de plus en plus à la mise en œuvre brutale d’un projet politique mûri depuis des années : empêcher l’existence d’un peuple palestinien politiquement unifié, détruire les conditions matérielles de sa survie à Gaza et rendre irréversible sa dépossession territoriale.
Le mot « génocide » est un mot juridique. Il faudra que les tribunaux en établissent définitivement les éléments. Mais politiquement, une question ne peut plus être esquivée : combien faudra-t-il encore de morts, de ruines, d’enfants privés d’avenir et de Palestiniens chassés de leurs terres pour comprendre que le 7-Octobre n’est peut-être pas seulement le prétexte de cette guerre, mais le prétexte dont Netanyahou avait besoin pour achever une politique qu’il poursuivait déjà ?










